1. La presse à sandales

Ça a commencé comme ça…

Je rencontre David Demange, le directeur de la Rodia, la SMAC de Besançon. On est en janvier 2025. Je suis là car j’ai le projet d’organiser un festival de rencontres littéraires, qui s’appellera La Bookle. Les infrastructures de la Rodia me paraissent idéales. On discute, le projet semble lui plaire et, au détour d’une phrase anodine, David lâche : « Ce serait une belle collaboration. Ça tombe bien, parce qu’on a pensé à toi pour une immersion dans Déto ». Dé-quoi ? Déto. Détonation. Le festival de musiques actuelles. Honnêtement, je suis auteur de romans policiers, je ne vois pas trop ce que je ferais dans un festoche. Mais bon…

David précise. Immersion totale. Carte blanche. Full access. Je pourrai fouiner partout : les bureaux, la scène de la grande salle, les loges, le catering, le local électrique, le local à vélos, la plonge, les différents bars, disséminés sur le site, l’accueil des artistes, la direction, la billetterie, les deux bals montés, les toilettes sèches, la compta, la com’, le chalet des éco-cup, tout, tout, tout, partout. Alors : est-ce que ça m’intéresse ?

À fond. Juste… ça veut dire quoi, catering ?

Je n’assiste quasiment jamais à des concerts, encore moins à des festivals. Je suis trop vieux. Moi, la musique, c’est dans les écouteurs, ou sur l’ordi, en travaillant. Je ne connais pas les codes d’un festoche, les mœurs, les comportements, la logistique. Ainsi, je suis peut-être le type le plus nul pour cette immersion. Un blaireau.

Cela fait maintenant six mois que j’ai accepté la proposition.

J’ai pas mal cogité. Passé tout ce premier semestre à me dire que ça ne va pas être possible, je ne saurai pas appréhender l’événement, et encore moins le raconter.

Nous sommes le 10 juin, journée de présentation de la programmation à la presse. Des journalistes musicaux. Je pense à des gars comme Philippe Manœuvre, Thomas VDB ou Laurent Chalumeau. Je me fous la pression tout seul avant de découvrir qu’il s’agit en réalité de la presse locale : radio Campus, l’Est Républicain, Ma Commune Info, Europe 2. Nous nous installons au dernier étage de la Rodia, dans la salle de réunion, au sommet de la tour qui surplombe les terrasses. Cette pièce, dont les parois sont composées de verrières, donne l’impression d’être suspendu en l’air. Et la vue… panorama à 180°, la Citadelle en face, les rives du Doubs à droite et à gauche. Y a-t-il une plus belle vue, à Besançon ? Pas certain. Celle-là est dans le top 10. Je me fais la réflexion que ça doit être sympa, de bosser ici, quand les journalistes font leur entrée. Ils sont une petite dizaine et prennent place, face à la team : David, le directeur, Lucie et Carmen, en charge de la communication, Tico, le programmateur, et Aline, l’adjointe au maire chargée de la culture. N’étant ni d’un camp ni de l’autre, je m’installe sur le côté. Témoin privilégié.

© Maxime Steckle

Un des journalistes, disons d’un certain âge, annonce la couleur : « Alors moi je remplace un collègue, la musique, j’y connais rien. Mais ça m’intéresse d’écouter cette présentation ». D’autres, plus jeunes, dont au moins un stagiaire, grignotent du bout des dents les viennoiseries. Côté Rodia, gros challenge : faire passer la passion. L’équipe est fière de la programmation, persuadée que Déto va, cette année encore, tout déchirer en termes de qualité. On a préparé une vidéo, que l’on passera plus tard sur un écran. Une sorte de clip de 3 minutes qui détaille les têtes d’affiche. Enfin… têtes d’affiche, le mot est mal choisi, car justement, il n’y en aura pas. C’est un choix. Détonation nouvelle version ne sera pas basé au niveau de la friche, un peu plus loin, aux Près-de-Vaux, mais à la Rodia même. Dedans, dessous, autour : on se recentre sur une Rodia upgradée, agrémentée de deux bals montés, d’un Besac Sound System à l’entrée du site, d’un bar extérieur pour les festivaliers, d’un bar pour les pros, c’est-à-dire les huiles et mécènes, et de deux food trucks. Le cadre est beaucoup plus agréable mais, du coup, la jauge passe de 5000 à 2000 personnes par soir. Moins de billetterie, moins de trésorerie, moins de reustas… Cela dit, ce n’est pas la seule raison puisque, comme David l’a dit, c’est un vrai choix. Un choix fort, partagé par l’équipe et par la ville : il faut baisser le tarif du billet. Hors de question que Déto devienne un festival qui coûte un bras aux spectateurs. Et puis on veut lancer des artistes émergents, on veut de la parité, on veut des artistes locaux.

David conclue, avant de passer la parole à Aline, sur un exemple précis : « Zaho de Sagazan, qui était notre tête d’affiche en 2023, coûte aujourd’hui le budget total de la programmation Déto 2025. Donc vous voyez, plutôt que de se saigner pour une artiste, par ailleurs de grande qualité, nous privilégions la découverte de nouveaux talents ».

Aline prend cette fois la parole et, d’une certaine façon, plombe l’ambiance.

Cela dit, elle a raison de le faire. Elle dit : « Je veux rappeler, avant toute chose, que cette édition de Détonation sera la première sans Yann Morel, qui nous a quittés cette année ». Yann Morel, président du Bastion, figure de la scène musicale bisontine, ingénieur du son, qui a vu passer une flopée de groupes dans son studio d’enregistrement. Yann Morel… pour moi, c’est surtout ce gamin de 16 ans avec qui je trainais, au lycée Pasteur. Le gosse-beau de la cour de récré, jean serré, godasses de rocker des années 50, cuir Perfecto. Je serais incapable de dire si nous avons passé plus d’heures en classe, ou dans l’un des trois bars du triangle d’or : Chez Ladret, le Yam’s, le Petit Vatel. Yann, si tu nous entends… sache que tout le monde pense à toi, ici.

David lance la vidéo, envoie la sauce. Ça part direct sur de la musique post-punk hardcore. Autant dire que notre ami d’un certain âge, qui remplace un collègue, a tout un côté de la face qui se bloque. Il nous fait un AVC : Accident Vasculaire Culturel.

David se lance dans une frénétique danse de l’épaule, au rythme de la musique, pour embarquer les journaleux, mettre l’ambiance, mettre le feu, non pas au dance-floor, mais au dance-salle-de-réu. Il a le power-point qui s’emballe, sur l’écran on passe à Lionstorm, de la musique électro, second AVC, sur ma gauche. C’est drôle, on se sent tous obligés de se secouer les épaules, c’est compliqué, danser assis avec des miettes de croissants sur le polo… Comment garder sa dignité ? J’observe le stagiaire, sapé comme un vendeur du rayon rando de Décathlon, qui demeure impassible alors qu’il est, de loin, le plus jeune. Et je découvre, horrifié, qu’il porte des sandales : bordel, c’est la presse à sandales…

© Alexandre Bichard