9. Papa c’est quoi qui pue comme ça ?
Le problème d’une soirée à Besançon, c’est Besançon. Je connais tout le monde. Ce n’est pas un exploit, ici tout le monde connait tout le monde. Je sors peu. Le monde de la nuit, c’était avant. Je ne vais pas aux concerts, je ne sors pas dans les bars, je suis un casanier, amateur de séries TV et de lecture, et que l’on peut raisonnablement qualifier de vieux, ou même carrément de vieux con.
Si bien que lorsque je me trouve mêlé à une manifestation comme Déto, je tombe sur à peu près trois mille potes que je n’ai pas revus depuis des années. Je cite, en vrac, Céline B., Tinmar, Mathias (qui ne m’a pas vu), le vieux Sas, connu au collège, Florent, le patron de No Logo et ami de Tibo, j’en passe. Et une petite bière à chaque retrouvaille. Sans compter la famille, ma femme et mes enfants, Tristan et Tibo, avec eux aussi femmes et enfants.
Hot-dogs au food trucks.
© Pixscènes
Bières au bar extérieur. Il est un peu plus de 23 heures, Détonation est en pleine vitesse de croisière, lorsque la nouvelle tombe : DJ Feet va bientôt mixer au Besac Sound System. DJ Feet… Je l’ai connu à la même époque que Yann Morel. Lycée Pasteur. Un seul projet : vivre de notre art. Un gros point commun : absolument aucun prof ne parviendra à nous apprendre quelque chose. Parce que la tête ailleurs.
Nous nous déportons donc au niveau du Besac Sound System, avec les enfants, et j’ai cette révélation : ce sera la première expérience de teuf techno pour mes deux filles, âgées de 11 et 15 ans. Est-ce une bonne chose ? Pas le temps de répondre à cette question, puisque Feet envoie direct un gros son, quasi hardcore, qui plaque en arrière les cheveux de la plus petite. Elle écarquille les yeux, elle n’était pas prête. Elle écoute de la K-Pop, donc là, c’est compliqué. Ma grande sourit, elle apprécie, on se faufile même le plus près possible, face au mur d’enceintes, qui nous fait vibrer la cage thoracique.
Je n’ai aucune aptitude pour la danse. Quand je m’y mets, c’est ridicule, on dirait Jean-Luc Mélenchon qui s’éclaterait sur du Disco. Alors imaginez un peu sur de la techno… Je finis par sautiller, les bras écartés, le cardio emballé. Ce n’est pas de la danse, c’est de l’aquagym.
Ma fille me regarde faire et se marre, elle se fout de son père, bon, ok, c’est de bonne guerre. Et puis elle s’approche et me demande :
– Papa, c’est quoi qui pue comme ça ?!
– Euh… je crois que c’est de la beuh.
– T’es sûr ?
Je renvoie un grand sourire, qui veut dire, je pense que le mieux, c’est que tu demandes ça à Maman. C’est la fin de notre première expérience électro.
© Alexandre Bichard
Plus tard dans la soirée, je reste seul avec Tristan. C’est mon frère, on est dans la même ville, on ne se voit pas assez à notre goût. Donc là, on a le sentiment d’être deux ados débiles qui ont fait le mur, la nuit devant eux, à la différence près que nous disposons d’une carte bleue. Étant jeunes, Tristan et moi avons travaillé dans la restauration et, donc, le monde de la nuit. D’abord au Luxembourg, puis à Lyon. C’est dire si, très vite, nous nous retrouvons dans notre élément. Nous manipulons la CB comme si c’était un frisbee. J’adore. Le public est de plus en plus dense, nous sommes chacun à notre tour alpagué par un vieux pote de passage, si bien que nous nous perdons. Rien de grave. Nous allons faire notre soirée chacun de notre côté et nous retrouver plus tard, forcément.
Je retrouve Tinmar et ses parents, Jean-Luc et Martine.
Je perds Tinmar, au profit de Céline B., qui a été ma meilleure amie et que j’ai perdue de vue depuis une bonne vingtaine d’années. On se tombe dans les bras, et qu’est-ce que tu fous là ? T’as combien d’enfants déjà ? Quel âge ? Ouais t’as raison on s’en fout, y a les Knives qui commence dans cinq minutes. On y va, du coup je perds Jean-Luc et Martine. Sur le chemin du Bal à fond, plein de têtes connues. On trace. Les Knives ont commencé leur set et nous parvenons à fendre la foule pour nous retrouver tout devant. Knives, c’est du post-punk. Ça envoie, c’est fort, c’est dense, ça perfore le ventre, le chanteur est un grand type d’une vingtaine d’années qui ne chante pas, il scande, il revendique, il gueule à la face du monde. Le groupe me fait penser à des vieux trucs, Run the Jewels. Ou Sleaford Mods. J’adore parce que c’est un cri et parce que j’ai descendu pas mal de bières.
Ça commence à pogoter.
Danger. J’opère un glissement stratégique sur ma droite. Je me retourne, Céline a disparu, mais Martine et Jean-Luc se tiennent juste derrière moi. C’est de la science-fiction. Les Knives continuent d’envoyer une belle grosse sauce, quand, sur ma gauche, le pogo s’intensifie. Je regarde les mecs et découvre que deux des plus énervés, des plus motivés, sont… Tristan et Florent. Ils sont hilares, se rentrent dedans, chutent, se relèvent. Est-ce que je peux laisser mon frère seul dans pareille situation ? À l’évidence non. Je me joins donc à la meute et me régale de coups d’épaules et de hurlements. J’ai rarement vu Tristan aussi excité et content alors que bon, on a eu de sacrées aventures, à Luxembourg, plus jeunes. Il me fait rire. Il est en roue libre. Il se rapproche de moi et me glisse à l’oreille : « Oh Kija, regarde, je vais te montrer un truc ! »
Tristan, dans la vraie vie, est un type bien élevé, discret quand il ne connait pas. Il aime bien chambrer, il est d’ailleurs assez fort à cet exercice, mais sait se tenir. Là ? Il monte sur scène. Je n’en crois pas mes yeux. Il est sur scène, il se tourne face au public, écarte les bras façon saut de l’ange et se laisse tomber en avant. Un bon vieux slam, à l’ancienne. Le public a joué le jeu, tendu les mains en l’air et le porte, allongé. Je ris et croise le regard de Jean-Luc, qui me demande : « C’est pas ton frangin lui ?! » Si. C’est mon frangin. Et je viens de réaliser à quel point il était punk.
© Alexandre Bichard
