8. Le charisme d’un frigo
Enfin…
Vendredi, Déto ouvre ses portes. La jauge n’est pas pleine, mais quasi, malgré une météo désastreuse : il pleut, il fait très froid, on se croirait en novembre à Besançon. Cela dit, le public est au rendez-vous. On peut déjà parler de réussite. Je constate que les gens circulent bien d’une scène à l’autre, le bar éphémère du rez-de-chaussée commence à se remplir gentiment.
Seul truc un peu relou, pour moi, la solitude, d’un coup. Car ceux avec qui je viens de passer une petite semaine sont tous à leur poste. Je déambule, mon badge ORGANISATION autour du cou. J’ai appelé Tibo, pour boire une bière, il n’est pas dispo tout de suite : l’évacuation de la plonge est bouchée, la machine à glaçon du bar est morte. Bref, le quotidien d’un régisseur.
L’occasion pour moi de me préparer psychologiquement car, d’une certaine façon, je suis en mission. Tout à l’heure, je dois parler au bar pro, dans le cadre d’une rencontre, d’un échange nommé Detalk. Il s’agit d’une mini interview. Présentation de mon travail, mon actualité, la raison de ma présence ici. Le public, au bar pro, est celui des mécènes et des officiels, autant de gens susceptibles de m’aider, pour le festival littéraire. Ça s’appellera La Bookle. Cinq auteurs, maxi, qui ne seront pas assis 8 heures derrière une table comme dans tant de salons littéraires auxquels je participe. Cinq auteurs seulement, mais cinq réelles rencontres, en public, à La Rodia, dans la grande salle. Ce sera en juin 2026. Thomas VDB m’a déjà donné son accord. J’attends un retour de Fab Caro. Nous allons bientôt solliciter Rebeka Warrior, qui a sorti un premier roman très remarqué en cette rentrée, en plus d’être la chanteuse du groupe Kompromat.
Le bar pro représente donc un terrain de chasse à la subvention.
Je vais bénéficier d’un quart d’heure de discussion, micro à la main, pour convaincre.
C’est l’heure. Je me présente au bar pro et découvre, horrifié, l’étendue des dégâts. Les personnes présentes se comportent comme dans un bar. Ce qui est normal, après tout, puisque dans bar pro, il y a bar. Cela se traduit par de l’alcool qui commence à bien couler, des discussions chargées en postillons et en décibels, et Jerome, le monsieur qui doit m’interroger, pas hyper satisfait. Deux personnes sont déjà passées avant moi et c’est vrai que, bon, le public n’est pas des plus attentifs…

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On y est. Je prends place, aux côtés de Jérome, sur un tabouret, au fond.
Face à nous, une centaine de personnes, qui nous tournent le dos, et pour cause : le bar est de l’autre côté. Je vois venir le truc, l’humiliation, parler dans le vide, dans le brouhaha, un peu comme si on tentait un enregistrement de La Grande Librairie au milieu d’une beuverie, dans un village du Haut-Doubs. Je me remémore cette fois où, auteur débutant, j’ai participé à une rencontre en public, en août, dans un camping. Dur. Les gens en tongs, cocktail de bienvenue dans une main, programme des activités ludiques de la semaine dans l’autre, s’intéressent peu à la littérature de genre. Je pensais avoir vécu le pire, mais je crains que ce ne soit ce soir, en réalité, le pire.
Jérome lance la première question, basique : « Jacky Schwartzmann, vous êtes auteur de romans policiers, est-ce que vous pouvez présenter rapidement votre parcours ? » Je sais faire. Je déroule. Les gens sont debout, parlent entre eux, se marrent, des regards incrédules se posent sur nous, l’air de se demander : « Mais qu’est-ce qu’ils foutent là ces deux couillons ? »
Face à moi, derrière le bar, un grand frigo à la porte vitrée, rempli de bières en bouteilles. La centaine de convives est tournée vers lui. Pas facile tous les jours, le métier d’écrivain, quand vous réalisez qu’une porte de frigo a plus de charisme que vous.
Car j’avoue, là, j’aimerais bien être lui. Le frigo. Lui a un public. Ce qui me sauve, c’est que six personnes se sont retournées et nous écoutent. C’est rarement bon signe quand vous avez la possibilité de compter ceux qui vous écoutent. Quatre femmes et, un peu plus loin, Death et Max. J’ignore si ce que je raconte les intéresse ou s’ils ont pitié de moi, peu importe : leur présence et leur attention me touchent. Parce que sans eux, concrètement, je suis à la rue. Je vous laisse imaginer le résultat de ma chasse aux subventions…
