3. Plan de montage
Voilà, on y est, lundi 22 septembre, début du montage. Je me rends sur le site de la Rodia, où je suis accueilli par Tibo, le responsable de l’équipe technique et, accessoirement, mon petit frère.

© Jacky Schwartzmann
Lui et son équipe sont des prestataires extérieurs : électriciens, régisseurs, bref, des intermittents du spectacle. Le reste de la troupe n’arrive que demain, aujourd’hui Tibo est seul, avec juste un des gars, dont le surnom est Death. Un peu moins de deux mètres, une carrure de bucheron, une longue barbe teinte en rouge, des bagues à têtes de mort grosses comme des poings de nouveau-né. J’estime que son corps représente à peu près deux fois le mien. Autant dire que les vannes, du style inter-gitans du spectacle, je ne vais pas lui faire. Tibo nous présente, j’explique la raison de ma présence et l’assure que je serai aussi discret que possible. Je précise :
– Je vais tout faire pour ne pas vous emmerder.
– Même si tu voulais m’emmerder, tu n’y arriverais pas. Bienvenue.
Je bloque sur sa barbe rouge, tente de me remémorer la légende de Barbe Bleue, puis me demande d’où peut bien venir ce surnom : Death. Je décide aussitôt que je n’ai pas envie de connaître la réponse.
Je vais passer deux ou trois jours avec Tibo, Death et les autres. Une bande de type habillés en noir, qui bougonnent dès qu’on leur demande d’accomplir un truc et qui finissent toujours par le faire à la perfection. Un écrivain là au milieu ? Je suis autant à ma place ici que Gérard Larcher à un banquet végétarien. Mais bon, aucune crainte. Comme l’a dit Death, même si j’avais envie de les emmerder, je n’y parviendrais pas.
Ah oui ça y est… Barbe Bleue, c’est un conte de Perrault. Un type qui annonce à sa femme qu’il y a une porte interdite, dans sa maison, si elle l’ouvre, il la bute. Évidemment, la fille désobéit, ouvre la porte et découvre que toutes les anciennes femmes de Barbe Bleue sont là, mortes, en train de sécher. Elles ont toutes désobéi. Barbe Bleue la tue, elle aussi. J’essaie d’imaginer ce que pourrait faire Death, dans un conte de Perrault. Manger de la viande d’écrivain crue, peut être…
Tibo est un mutant, le croisement parfait entre un chef d’orchestre et un chef de chantier. Il passe cette première matinée à organiser le bal des gars de la ville qui déposent des chalets en bois, au volant de leurs engins de levage. Côté gauche, le chalet rose est dédié à la récupération des éco-cups. Sur la droite, le grand chalet de la billetterie.

© Jacky Schwartzmann
Ensuite, à l’opposé du site, derrière l’immense tente du catering, le chalet bleu de Tibo. C’est l’endroit où il stocke des outils, un ordi et tout un tas de bordel, à commencer par les talkies. Dès demain, tous les membres de la team seront équipés. Ça ressemble au truc qu’utilisaient les flics pour se parler entre eux, dans les vieilles séries américaines. Un bloc de plastique carré, qui tient dans la main, muni d’un bouton latéral. Vous appuyez, vous causez, tous les autres vous entendent. C’est en réseau. Il y a plusieurs canaux, celui dédié à la production, un autre pour la maintenance du site, un pour la billetterie et le bar et un dernier pour la sécurité et la safe zone. Tibo m’explique les codes d’usage :
– Quand tu parles, tu dis ton nom en premier, ensuite la personne à qui tu t’adresses. Comme ça, les autres savent que ça ne les regarde pas.
– Ok.
– Je te montre…
Tibo appuie sur le bouton et lâche : « Tibo pour Death, on va manger ou quoi ? » L’image furtive de la série Chips me traverse l’esprit. Vous avez la réf ? Jon et Ponche, les héros, sont des motards de la patrouille autoroutière de Californie, à la fin des années 70. Ils sont confrontés à des chauffards et à des criminels de la route. J’essaie d’imaginer Tibo et Death dans l’uniforme moulant des motards de la police de l’autoroute, ris intérieurement mais garde ça pour moi.
Juste, je demande à Tibo pourquoi il a dit « Tibo pour Death », dans le talkie, puisqu’ils ne sont que les deux aujourd’hui. Tibo me regarde un long moment, avant de me répondre : « Toi, ta gueule ».
