11. Le bassiste des Doors
Le samedi soir, à 19 heures, j’ai l’honneur de déclarer officiellement le site de Détonation ouvert. C’est Richard qui m’a proposé. Concrètement, je suis à l’entrée, face aux gars de la sécurité, surtout face à Ouab, le physionomiste historique et légendaire de Besançon. Il m’a viré du Taos Club des centaines de fois lorsque j’étais lycéen et, évidemment, ne s’en souvient pas. J’empoigne le talkie de Richard, appuie sur le bouton et déclare solennellement : « À tous : le site est ouvert. Le site est ouvert ». Sourire, photo du journaliste de l’Est Républicain, et c’est parti, Ouab accueille les festivaliers qui font déjà la queue.
Ce soir, pas d’alcool pour moi, ou presque. Une pinte ? Bon ok, ce n’est pas vraiment de l’alcool, c’est de la bière. Plus sérieusement, j’ai en effet le projet un peu fou de m’intéresser à… la musique.
Car j’ai fouiné partout sur le site, jusqu’à ce soir, mais n’ai quasiment pas vu de concerts. Un comble. Je retrouve ma vieille pote Céline B. qui, elle, est une grande amatrice de live. Elle est de tous les festivals. Elle déambule d’une scène à l’autre, avec le programme sur son portable, et des objectifs précis. « À telle heure, je veux voir ça, mais faudra partir un peu avant la fin pour foncer à cet autre concert et pouvoir se placer tout devant ». Je la suis, tel un enfant débile suivant une baby-sitter sous coke (ce qu’elle n’est pas, c’est une image).
Pour commencer, dans l’un des deux bals montés, nous assistons à la performance de Kevin Twomey, un musicien irlandais qui a débarqué il y a quelques années à Besançon, pour ne jamais en repartir. Décidément…

© Fabien Mathieux / Pixscènes
Il joue une pop classique, efficace, a une voix magnifique et nous embarque dans ses chansons. Entre deux morceaux, il lance au micro un « Super ambiance vains dieux à Besac », forçant sur l’accent franc-comtois. Un Irlandais qui fait l’accent d’ici. J’éclate de rire. Mais Céline consulte le programme et m’annonce qu’on doit partir.
On trottine.
On fend la foule.
On arrive dans l’autre bal monté, où un groupe de quatre Anglais aux cheveux mi-longs se produit. Ils ont la trentaine, jouent une pop parfaite. Ils sont hyper pros. Le chanteur, notamment, reproduit à la perfection les mimiques et grimaces de tout chanteur de pop anglaise qui se respecte. Bon en revanche, c’est peut-être un détail, mais c’est chiant. On s’emmerde. Je regarde autour de nous et constate que le public ne se défoule pas et estime donc ne pas me tromper. Les gens ne se déchainent pas, ils apprécient ; ils ne se déhanchent pas, ils se dandinent. Je n’ai aucune critique précise à formuler sur la prestation, juste que ces types n’ont pas d’âme. Ils ne sont pas pop’ quoi !
Je me pose tout de même une question existentielle…
Est-ce que je n’adhère pas à leur musique parce que, tout simplement, je n’ai pas bu ?
Nous arrivons cette fois dans la grande salle de la Rodia, pour voir une fille qui s’appelle Miki. Le public commence à arriver, nous avons un quart d’heure d’avance et avons la chance de nous mettre au premier rang. Céline me prévient : « Elle a des textes géniaux ». Elle ouvre son Deezer et me fait écouter le début d’une chanson, Miki Cowboy. Le texte :
« Moi tout ce que je veux, c’est vivre dans un ranch,
avec mes deux clebs, et faire du poney, tous les jours,
sans la selle, les mains sur la crinière. »
J’adore immédiatement, instinctivement. La suite de la chanson ? De l’ultra-pop aux relents électro. Le texte ? Quelque chose de décalé, entre l’auto-dérision et la nostalgie, à mi-chemin entre Alain Souchon et Chapelier Fou. Bon, j’y vais peut-être un peu fort. Mais quand même. J’aime. Et puis ils arrivent sur scène.

© Chris / Fin Bien
Miki est une femme qui fait très jeune, à peine 20 ans. Elle est accompagnée d’un batteur, à qui je ne donne pas plus de 16 ans. Et d’une guitariste, allez… 23 ans ? Bref : des enfants. Ils s’installent. Je remarque qu’il n’y a pas de bassiste. Ça m’amuse car il y a des années de ça, j’ai eu une idée de titre de roman : « Le bassiste des Doors ». Pour ceux qui ne connaissent pas bien la bande de Morrison, Manzarek, Densmore et Krieger, les Doors n’avaient pas de bassiste. C’était Ray Manzarek, au clavier, qui assurait la basse avec des pédales, sur une sorte d’orgue un peu bizarre.
Ce roman n’a jamais vu le jour pour une raison assez simple : je n’avais pas d’histoire. Juste un titre. C’est un peu léger. Cela dit, à chaque fois qu’un groupe se produit sans bassiste, cela me ramène à ce projet fantôme et aux millions d’heures que j’ai passées, adolescent, à écouter les Doors.
Ils attaquent une première chanson. Je note qu’il y a des fans, dans la fosse : derrière moi, sur les côtés, on connait les paroles et on accompagne Miki. Ce que je note également, c’est que cette chanson entre dans ma tête de façon instantanée. C’est-à-dire que j’ai tout de suite le refrain, comme si je l’avais entendu des dizaines de fois. Eh bien ça, ça porte un nom : un tube. Les chansons suivantes me font le même effet. Trois tubes, quatre tubes, cela n’arrête pas. La chanteuse est touchante, elle est parfois maladroite ou timide, à d’autres moments elle dégage une assurance tranquille. La guitariste tient aussi la basse, de temps en temps, et est très présente aux machines. Le batteur a des tomes partout devant lui, il ne se départ pas d’un sourire guilleret qui le rend sympathique à mille pour cent. Bref, ces jeunes gens, là, on a envie d’être leur pote ou, dans mon cas, vu mon âge, leur tonton.
Dans mon dos, une femme hurle : « Miki tu es trop belle ! » On ne lui demande pas d’être belle mais bon, c’est vrai, Miki est très jolie. Je trouve qu’elle a surtout une gueule. Elle a aussi ce truc, sur scène : elle est à sa place. Je pense qu’elle ne pourrait rien faire d’autre que ça. Une femme dit, à côté de moi : « Elle gère la gamine ». Je confirme : maturité ressentie 53 ans. Et comme elle pétille ! Miki me fait penser au bonbons en forme de soucoupes volantes, remplis de poudre qui éclate sous le palais. Miki tout patate !
Je prédis à ces trois jeunes gens un succès phénoménal.
Dans six mois, ils remplissent des stades. Je leur souhaite. Parole de tonton.
Le dernier concert auquel je vais assister est celui de DeLaurentis. C’est une femme, elle porte une combinaison dorée, elle se tient debout devant des machines et des espèces d’écran d’iPad de la taille d’une TV. Ces écrans sont à plat devant elle si bien qu’au premier rang, on la voit faire. Elle appuie sur des zones, des lumières apparaissent comme les ondes provoquées par un caillou lancé dans un étang. J’imagine qu’elle a préenregistré des sons, des boucles, et qu’elle sait où poser les doigts pour les lancer. En réalité, je n’en sais rien, et je m’en fous. Elle est fantastique, elle est totale, elle nous papillonne le ventre et nous resplendit le cœur.

© Maxime Steckle / Pixscènes
Vous savez ce qu’a dit Jim Morrison, sur la musique du futur ?
C’était en 1969, deux ans avant sa mort. « Je peux plus ou moins imaginer une seule personne entourée de beaucoup de machines, de bandes et d’appareils électroniques, chantant ou parlant tout en utilisant ces machines ». Un visionnaire. La seule chose qu’il n’a pas anticipé, c’est que cette personne serait une femme. Et je l’ai devant moi.
