10. GIGN

Samedi midi, il convient de participer à une réunion bilan de cette première journée de Déto. Je me suis couché à 4 heures du matin, levé à 9. Autant dire que je ne vais pas être le plus participatif. Hasard ou non, le soleil brille si fort aujourd’hui que quatre membres de l’équipe portent des lunettes noires. Je rappelle que trois des murs de la salle de réunion, au dernier étage, sont composées de baies vitrées. Autant dire que nous sommes dans un solarium, si ce n’est un four à micro-ondes.

J’ignore quelle est la moyenne d’âge dans la pièce, mais la seule à avoir une grosse patate est Carmen, qui n’est âgée que de 23 ans. Elle s’installe en dansant et en lançant un « Déto !! » enthousiaste, le poing levé. Albine l’observe. Elle est de celles qui portent des lunettes de soleil. Elle glisse à Lucie, sa voisine, en désignant Carmen : « Non mais elle, elle a 20 ans… »

Bilan de la soirée.

Mille quatre-cent cinquante-quatre billets payants, dont 384 pass deux jours.

Pour ce soir, samedi, c’est quasiment complet, il ne reste que 220 places à la vente.

Les problèmes ? À nouveau, énorme déception, il n’y en a pas eu. Ah si, un mec un peu perché, visiblement victime d’une surdose de MDMA ou, comme dirait Richard, un gars dépassé par ses émotions. Rien de grave. Tous sont sensibilisés à l’addictologie et savent comment réagir, sans compter que six personnes formées aux premiers secours sont présentes.

Sous la première terrasse, là où se tenait le Besac Sound System, on a d’ailleurs repéré quelques spécimens, plus tard dans la soirée. Des types qui se font des câlins, à cinq ou six, juste devant les baffles qui envoient une énorme techno, à environ deux millions de décibels. A priori, comme ça, ce n’est pas un effet connu de la bière.

Autre chose ?

Oui : on a vu un peu juste pour le local à vélos. Ok. Gérable. On va demander à Tibo de barrièrer plus large. Nous nous apprêtons à nous quitter, lorsque Sylvain prend la parole. Lui a un vrai problème. Dans son chalet, ils ont descendu les deux bouteilles de Pontarlier qu’on lui a données, il veut savoir s’il peut en avoir une troisième.

Accordé.


© Jacky Schwartzmann

Voilà. Aujourd’hui encore, a priori, pas de fin du monde annoncée.

À la fin de la réunion, Philippe m’a proposé de venir tester un gilet vibrant, destiné aux sourds ou, plus exactement, aux malentendants. Philippe m’annonce d’ailleurs que les vrais sourds, qui n’entendent absolument rien, sont assez rares. J’ai retrouvé Philippe au rez-de-chaussée, dans la billetterie qu’il occupe le temps du festival et qui dispose d’une large vitre coulissante donnant directement sur l’extérieur. Si bien que tous les régisseurs ou badauds qui passent par là nous voient.

Philippe ouvre une grande valise renforcée, une sorte de flight case. L’intérieur est capitonné. La mousse de calage est taillée pour six gilets. J’apprends au passage que, rien que la valise, déjà, ça coûte 2000 euros. Avant de procéder à l’essai, Philippe m’explique qu’au départ, ces gilets ont été créés par et pour des gamers, afin de ressentir les impacts de balles dans des jeux de guerre tels que Call of Duty. Immersion totale, expérience de mort au combat, ok, je ne juge pas. Juste, bon, pour une fois, un truc d’adolescent débile et attardé a trouvé une utilité dans la vraie vie, dans la société. Car par la suite, le procédé a été adapté pour des missions moins glauques, moins geek. Certains batteurs de groupes de musique s’équipent par exemple de gilets similaires pour obtenir un retour, lors des concerts. Plutôt que d’avoir une enceinte de retour sur scène, qui prend de la place et encombre, le musicien reçoit le retour par pulsations, sur le torse. Et donc, une autre déclinaison du gilet vibrant a été pensée pour que des malentendants puissent assister à des concerts.

Il est temps d’essayer, cette fois. Philippe me passe le gilet, qui ressemble à ceux qu’on enfile dans un laser game, ou encore aux gilets pare-balles du GIGN. Il sert bien les lanières, dans mon dos, et les fixe. Il me donne un casque, pour que j’aie le son et me rende compte. Et il envoie… Bob Marley. Instinctivement, je ferme les yeux, imaginant que l’expérience sera plus intense. C’est connu, les sourds ferment les yeux pour mieux entendre, comme ça, ils sont aveugles aussi… Bon, pour ma défense, je n’ai dormi que cinq heures cette nuit. Peu importe, le résultat est bluffant. Les percussions de la batterie me traversent le torse, tout comme les notes de basse.

Si j’étais danseur, honnêtement, je pourrais me déhancher. Cela dit, je n’oublie pas qu’une grande fenêtre coulissante permet à n’importe quel passant de me voir, et j’oublie encore moins que ce passant pourrait être mon frère Tibo. Pas envie qu’une vidéo de moi, en train de tortiller du bassin en gilet pare-balle, se retrouve sur le groupe Famille de WhatsApp.


Cadeau pour le groupe WhatsApp de la famille © Jacky Schwartzmann

L’essai terminé, Philippe me débarrasse du gilet et le range. On discute, il m’explique ce qu’il fait à la Rodia, à savoir de l’action culturelle. Il en vient à me raconter l’histoire de Napoléon Maddox, un rappeur américain de Cincinnati. Il a d’abord été en contact, via les réseaux, avec Sorg, un beatmaker et guitariste bisontin. Le courant est passé et ils ont fini par se rencontrer, lorsque Napo a joué à La Rodia. Les deux musiciens ont joué ensemble sur scène, en improvisation totale, ce qui a définitivement scellé leur coup de foudre artistique. Napoléon à Besançon…  cette phrase est lunaire. Plus lunaire encore, le rappeur américain est tombé sous le charme de la ville. Désireux de revenir, il a monté un projet pour s’installer un an ici. La Rodia a été partenaire et l’a pris comme artiste associé, ils l’ont aidé à trouver un appartement, à obtenir ses papiers, jusqu’à la carte Vitale, la carte de mutuelle, sans oublier de lui dénicher un médecin traitant. Et Philippe de conclure, radieux :
– C’était il y a 13 ans. Il a fait plein d’allers-retours, mais maintenant il vit ici. Il s’est installé à Besançon.
– Arrête, tu mens.
– J’te jure. Il nous a dit qu’on ne se rendait pas compte de la chance qu’on avait, à Besançon, pour la musique. Le Bastion pour répéter, la Rodia pour se produire, le réseau de techniciens du son professionnels, grâce à l’intermittence…
– C’est vrai qu’on fait plus gaffe.
– Ce qui l’a le plus impressionné, c’est la solidarité entre musiciens, entres les groupes de la région. Y a pas de concurrence. Enfin bref, il a dit que à Cincinnati, y avait pas ça.

C’est très étrange d’entendre que quelque chose est mieux à Besançon qu’à Cincinnati. Toujours est-il que cette rencontre, puis cette collaboration a donné lieu à un travail et à un album sur Toussaint Louverture, le gouverneur et général en chef de l’armée de Saint Domingue. Toussaint Louverture qui a eu la mauvaise idée de tenir tête au Premier Consul Napoléon Bonaparte et qui a été déporté au château de Joux, à côté de Pontarlier, où il est mort de froid. Entre le climat de Saint-Domingue et l’hiver dans le Doubs, pas loin de Mouthe, le corps n’a pas tenu.

Je ne peux m’empêcher de relever le clin d’œil du destin, à savoir que le rappeur qui rend hommage à Toussaint se prénomme Napoléon. On aurait voulu faire exprès, on n’y serait pas arrivé.

Alors que je quitte la guitoune de Philippe, je me promets d’écouter la musique de Sorg et Napoléon Maddox. Je remonte dans les bureaux et tombe sur Éloïse, assise au guichet de l’accueil, le magazine Sparse ouvert devant elle, le talkie à la main. Elle a le regard, comment dire… espiègle.
– Tu fais quoi ? je lui demande.
– Tu vas voir…

Elle sélectionne un canal pour que toute l’équipe technique entende, appuie sur le bouton et lance :
– Éloïse pour tous : est-ce qu’il y a des Capricorne ?
– Élo, n’encombre pas la fréquence, on bosse, répond un des gars.
– Pas de Capricorne ? Ok. Est-ce qu’il y a des Verseau ?


© Jacky Schwartzmann

Éloïse continue et, arrivée aux Bélier, un oui se fait entendre. Ravie de sa connerie, elle entreprend de lire l’horoscope des Bélier. Et elle continue ainsi, jusqu’aux derniers signes astrologiques.
– Une fois, m’explique Éloïse, je leur ai lu un article qui détaillait comment il fallait faire pour mesurer la taille d’une verge.
– Nan ?
– Je suis sûre qu’ils ont tous essayé chez eux, après. Faudra que je leur demande tiens…

J’adore. Cette complicité de l’équipe n’a pas de prix. Ce genre d’actions, de vanne, vous soude un groupe mieux que n’importe quel weekend de rafting de team building à la con.