7. Commission de sécu

J’accompagne Richard pour la commission de sécurité. Ça ressemble à un grand oral. Des officiels débarquent, inspectent chaque recoin et décident si, oui ou non, les conditions de sécurités sont remplies. Si ce n’est pas le cas, vous n’avez pas le droit d’ouvrir au public. Et là… on ne parle même pas de catastrophe, plutôt de cataclysme. Vous avez une cinquantaine d’artistes, quatre-vingts bénévoles et quatre mille spectateurs sur le carreau, autant de personnes qui n’ont qu’une seule envie : vous étriper.

Cela dit, le boulot qui a été accompli est tel qu’il y a peu de suspens. L’équipe de la Rodia est professionnelle, elle est sur place toute l’année et enchaîne les concerts, sans le moindre incident. De leur côté, Tibo et son équipe sont irréprochables, ils ont participé à des festivals des centaines de fois, y-compris No Logo, qui est dix fois plus grand qu’ici, sans parler des Eurockéennes. Là encore, une équipe de pros, qui ne laisse rien au hasard.

Le commandant des pompiers est le premier sur place. C’est d’ailleurs lui qui mènera la danse. Nous le retrouvons devant l’un des deux bals montés, lequel pose un problème : il manque des rampes de descente, devant les sorties de secours. Là, il y a une marche à descendre, une marche seule, c’est interdit. Ça commence bien. Le monsieur ajoute, un brin sarcastique, que ces bals, c’est bien joli, mais ce n’est ni plus ni moins que des bétaillères. Qu’on y place des vaches, des cochons ou des gens qui dansent et qui boivent, la structure est la même. Richard ne relève pas, il sourit, s’efforçant de garder une expression de neutralité. Je repense à Francis qui, enfant, dormait sous la scène, et à sa vision quasi poétique du bal monté. Je l’avais trouvé cool, touchant, et d’une certaine façon, comparer son matériel à une bétaillère relève du blasphème.


© Jacky Schwartzmann

Je garde mes réflexions pour moi. On tolère ma présence dans cette commission, je ne vais pas commencer à donner mon avis. D’autant que le reste de la bande arrive. La mairie, le département, la région, la police, la sécurité routière sont représentés. Une dizaine de personnes, qui se connaissent, qui n’en sont pas à leur première commission sécurité et qui, à mon avis, préféreraient être ailleurs. Nous nous installons sur une des longues tables du catering, où David nous rejoint. Le commandant des pompiers, personnage centrale du Vaudeville sécuritaire, est peut-être le seul à apprécier l’instant. Tour de table, chacun se présente alors qu’ils se connaissent et plaisantent entre eux. La feuille d’émargement circule, on inscrit son nom, on paraphe. Richard a expliqué à tous les raisons de ma présence, nous pouvons entamer le tour du site.

Il y a un paquet de choses que notre ami pompier n’aime pas : les structures décoratives en bois, agrémentées de néons, en premier lieu. Elles mesurent plus de deux mètres de hauteur et nécessitent donc une attestation par un organisme agréé. Ah. Leur solidité n’est pas remise en cause, non, juste, il manque un papier. On est sur une logique d’assurance, de couverture.

On est aussi sur une guerre de sourires, narquois pour le commandant, effacés pour Richard. Ce sont eux deux, en réalité, qui s’affrontent. Il s’agit d’une joute, nous autres les suivons, assistons au combat en déambulant sur les diverses parties du site.

La visite se déroule bien. On plaisante, même, dans le local situé derrière le bar et la safe zone et qui sera, le temps du festival, une infirmerie, un poste de secours. Richard explique qu’on invite ici au repos celles et ceux qui seront un peu trop émus, comprenez trop bourrés, ou trop shootés. Richard ajoute, ironique, que pour certains, Détonation, c’est beaucoup d’émotions. On rit à la vanne, le commandant des pompiers le premier, ce qui me fait penser que nous avons terminé, ils vont signer le papelard et salut, à l’année prochaine. Mais non. Car il y a le chapiteau du bar pro. Il s’agit d’une grande toile blanche épaisse, maintenue en l’air par des poteaux en bois et au sol par des cordes tendues. Un parquet, un bar, des manges-debout, des tables pour déposer un buffet, rien à dire. Enfin, pour le commun des mortels. Seulement voilà, un pompier n’est pas le commun-des-mortels. Son petit sourire, celui de la victoire, parce qu’il a trouvé quelque chose : la bâche n’est pas estampillée. Pardon ? Sur la bâche doit être mentionnée son identification, car elles le sont toutes. C’est l’équivalent du numéro de sécurité sociale, mais pour les bâches. J’ai envie de demander si elles cotisent, aussi, mais m’abstiens.

J’observe Richard. Il se contient. Et là, tout de suite, il ne s’appelle plus Cadinot, mais Casino. Je sens un Joe Pesci en lui. Je crains le pire. Comme dans le film, il va sortir un stylo et viser la carotide… Mais nous retournons au catering, pour la conclusion de cette commission de sécurité. Juste à temps.

Chacun a repris sa place.

Ça regarde les montres.

Le commandant reprend ce qui ne va pas. Mobiliers décoratifs : manque un papier. Bâche du bar pro : manque un étiquetage. Idem pour les bals (ces bétaillères…) ils ne sont pas identifiés. Bref, rien de réel, juste de la paperasse. David et Richard se défendent, arguant que si ces matériels ne sont pas aux normes, les prestataires ne devraient pas avoir le droit de les louer. Est-ce que les organisateurs de festivals doivent contrôler des structures censées être déjà contrôlées ? Le commandant des pompiers en convient mais, en gros, ce n’est ni son problème, ni de son ressort. Lui est là pour pointer ce qui cloche. Et, alors qu’il poursuit ses explications, les gars qui installent les enceintes dans le bal monté le plus proche de nous effectuent un essai. Ils envoient un son, volume au maxi. Je reconnais le groupe Kompromat. Un morceau bien électro, qui amuse les membres de notre commission. Le contraste entre le discours du commandant, qui insiste sur l’importance de l’identification de bâches, et la voix de Rebeka Warrior, n’échappe à personne. Le responsable de la mairie intervient et prend la défense de David et Richard : ils louent le matériel à un prestataire qui a les certifications à jour. Ce n’est pas donc pas eux qu’il faut blâmer, mais l’organisme qui les a autorisés à poursuivre leur activité. Non ? Oui, c’est sûr… du coup ? Eh ben du coup on signe. Et Détonation peut commencer !