6. La fin du monde
Détonation, c’est quoi ? La musique ? La passion ? Le partage ? La culture ? Non. Avant toute chose, le festival Détonation, c’est… des réunions.
Jeudi, tout est installé, ou presque. Il ne reste que des broutilles à fixer, çà et là. Tibo et les gars sont sur le terrain, outils à la main, tandis que l’équipe de la Rodia, au grand complet, se retrouve dans la salle de réunion, au sommet de la tour. Brainstorming. Il est midi, l’idée est de voir si on a pensé à tout. On passe en revue l’état des désistements éventuels, côté bénévoles, l’état des stocks de bière, et enfin et surtout, le bulletin météo.

© Jacky Schwartzmann
Des questions fusent, pour la plupart assez déroutantes : « Tu crois que c’est bien le vélo-cargos aux pneus dégonflés pour transporter la vaisselle sale du catering ? » Ou encore : « Pour le bilan carbone des artistes, qui se charge de passer les voir et de leur demander par quel moyen de transport ils sont venus ? »
Et enfin, ma préférée : « Est-ce que quelqu’un pourrait mettre Death dans un fauteuil roulant et faire tout le tour du site afin de s’assurer que les accès aux PMR sont ok ? » Tous se regardent, certains rient, j’ignore si c’est une vanne et, pour tout vous dire, je ne le saurai jamais.
Le vrai sujet, ce sont les intempéries. On annonce du sale, pour demain, vendredi. De la pluie. Personne ne dispose de la même appli météo, si bien que les avis divergent. Pour l’un, qui suit le site des agriculteurs, on sera dans la sauce jusqu’à minuit. Pour sa collègue, qui est plus tendance météo de son smartphone, la pluie cessera à 20 heures. Mais peu importe, une chose est sûre, il va falloir trouver une solution pour la grande terrasse. Il faut l’étanchéifier car les toilettes ont été installées juste en-dessous. Entre la pluie naturelle, donc, mais aussi la pluie de bière et de mégots de clopes, il faut faire quelque chose. Quelqu’un a une idée ? Oui. Tout le monde a d’ailleurs la même idée : demander à Tibo et aux gars.

© Jacky Schwartzmann
Nous sommes vendredi : d-day. Déto-day ! Eh les gars, on ne se referait pas une petite réunion, juste pour le plaisir ? Allez, c’est parti. Salle de réunion, que je commence à bien connaître. C’est ici que je me suis installé ces derniers jours, pour prendre des notes et commencer à écrire ce texte. Comment sait-on qu’un petit nouveau est bien intégré ? Simple : il a sa place dans la salle de réu. Et c’est le cas. Entre Nico et Sylvain, avec qui on s’échange d’ailleurs quelques vannes, à l’occase. Nico est le champion de la blague susurrée. Lorsqu’hier, une petite guéguerre a eu lieu au sujet des manges-debout, que tout le monde s’arrache, il m’a glissé à l’oreille : « Des manges-debout, Demange debout… » Je fronce, je n’ai pas la réf, il précise : « David, son nom c’est Demange ».
Ok. Jeu de mots. Jeu de noms de famille. Je suis à la bonne place.
Bon, les problèmes, cette fois. Quelqu’un a quelque chose à dire ? Albine, responsable de la billetterie, tient à prendre la parole.
– Oui je voulais juste remercier tout le monde car cette année, j’ai un super chalet, avec une déco sympa, un petit radiateur, ça fait un bel accueil billetterie, c’est trop bien.

© Alexandre Bichard
Un moment de léger flottement. Tous se regardent. Cette remarque spontanée d’Albine donne du baume au cœur à toute la team. Jusqu’à ce qu’elle ajoute :
– Mais non, je déconne. Encore cette année, on m’a refilé un chalet pourri, y a pas une affiche, pas une photo, il est pas étanche et il pleut dedans. En plus je suis à côté du Besac Sound System je vais déjà me taper 6 heures de dub à fond. Il est possible que je ne sois pas hyper empathique avec la viande saoule, à un moment…
– Ok, dit David. On peut au moins rendre le toit du chalet étanche ?
– Faut demander à Tibo et aux gars non ?
– On fait ça.
S’il existait un César de la meilleure actrice dans le cadre d’une réunion de bureau, je l’accorderais sans aucune hésitation à Albine. Lorsqu’elle a commencé par remercier tout le monde, on est tous tombés dans le panneau. Je me suis même dit : « Ils se remercient entre eux, là ça va trop loin la bienveillance… » L’honneur est sauf, on termine sur un petit coup de gueule.
Autre chose ?
Non. Déception. Tout se déroule à merveille, le site est opérationnel, tout va bien, tout va trop bien, c’en est presque flippant. Les bénévoles ne se désistent pas et les artistes sont heureux alors qu’il pleut. Si, juste un truc, annonce Lucho :
– Juste un petit problème, au bar, les fûts Irlandais, pour la Guinness, ont une tête creuse, c’est pas les mêmes qu’en France. J’ai galéré, j’ai dû mettre des adaptateurs.
– Et c’est solutionné ? demande David Demange-Debout.
– Ouais
– Super. Ah, en parlant de bière… est-ce que tu pourrais mettre en place des bières sans alcool au bar pro ?
– Au bar pro ? Personne n’en boira, David, tu peux me croire…
– Moi. Je vais boire des coups avec les mécènes, les représentants de la ville, les huiles… Si je bois une vraie bière à chaque fois je termine en PLS.
Avant de nous quitter, quelqu’un demande à Richard Casino, Cadinot de son vrai nom, ce qui peut se produire comme catastrophe. Les feux sont tellement au vert que, visiblement, ça en devient inquiétant. L’année dernière par exemple, des vents violents avaient tout foutu par terre le jeudi. La tente du bar pro, les barrières, le mobilier décoratif, tout s’était cassé la gueule la veille du festival et il avait fallu tout remonter dans l’urgence. L’équipe est presque déçue que rien ne survienne cette année.
– À part une coupure d’électricité générale, je ne vois pas ce qui peut nous arriver, estime Richard.
– Et ça pourrait arriver ?
– Ben… faudrait que toute la ville soit coupée en fait. Faudrait, genre, que la centrale qui alimente Besançon pète.
– La fin du monde quoi…
– Oui voilà : la seule chose qui peut nous empêcher d’ouvrir, c’est la fin du monde.
J’adore cette dernière remarque. Il est presque 13 heures. Nous allons manger au catering. Après ? Après on va attendre la fin du monde en buvant de la bière sans alcool. C’est pas hyper punk, mais c’est Déto 2025…
