4. L’instinct du chasseur
Nous sommes mardi et cette fois ça y est, tous sont présents. Pour commencer, les monteurs vont installer les barrières autour du site, sans laisser le moindre espace aux éventuels resquilleurs. Ils vont aussi installer la plonge et la machine à glaçons pour le bar extérieur, ainsi que toute l’électricité. Les gars ont déjà installé pas mal de bazar sous la Rodia. Ils ont barrièré un espace extérieur, qui leur servira de QG, et recouvert les parois de feutre noir, semblable à de la nappe en papier. Ils se sont fait un coin à eux, protégé du vent, entre le local à vélo et le parking.
Est-ce que le verbe barrièrer existe en français ? Sûrement pas, mais le sens est si limpide que, bon, on s’en fout.
Dans leur grotte, un mobilier est apparu : deux grandes tables, des chaises, une cafetière, une tireuse à bières, le tout posé au milieu des caisses contenant des centaines de mètres de câbles électriques. Sans électricité à l’extérieur, je vous laisse imaginer le festival : pas de bars, pas de lumière, pas de musique. Bof. Ce ne serait plus Détonation, ce serait Dépression. Ces câbles sont l’équivalent des aortes, carotides et autres veines du corps humain. Le sang de la Rodia.

© Jacky Schwartzmann
Lorsque j’arrive, je tombe sur Reno et Jordan, que je connais depuis 20 ans, puisque ce sont des amis de mes frères jumeaux, Tibo donc, et Tristan. Ce dernier est infographiste et c’est à lui que nous devons les visuels de Détonation, affiches, flyers, etc. Une mafia. Pas hyper hyper violente, la mafia, mais mafia quand même…
Reno et Jordan sont monteurs. On papote, on se boit un café, et je les trouve changés, bizarres, différents. Je suis incapable de dire ce qui cloche, mais tout en eux me semble étranger, jusqu’à leur façon de parler, leur champ lexical, leur diction. Après un certain temps et un second café, je réalise ce qui cloche : c’est la première fois que nous parlons en étant sobres ! Non pas que nous soyons alcooliques. C’est juste que nous ne nous sommes jamais vus ailleurs qu’en soirée. Cette découverte m’amuse beaucoup. Par ailleurs, je les trouve vachement plus intéressant que d’habitude et je me fais cette réflexion terrible : ils doivent penser la même chose de moi. Pourtant c’est parfaitement logique : ils travaillent. Donc, on tourne plutôt au café.
On me présente ensuite Lemmy et Romain, les électriciens. Ça sourit, ça chambre un peu, surtout que Tibo me présente plusieurs fois aux mêmes personnes : « C’est mon frangin écrivain, il va écrire un truc sur nous mais il est pas chiant ». Il y a également Max, Mathieu, Vince et, bien sûr, Barbe Rouge him-self : Death. Tibo est pas mal sollicité par les arrivées, une valse de camion qui livrent de nouvelles barrières, des Vitabris, des tireuses à bière et quatre frigos. Les chauffeurs sont pressés, y-compris ceux qui ont oublié leur tire-palette. On doit utiliser celui de la Rodia, après l’avoir cherché un bon quart d’heure.
Il est un peu moins de midi. Chalet bleu, Tibo fait le point sur les talkies. Il répertorie ceux qu’il a distribués, chaque appareil étant numéroté. Il est en train de me l’expliquer, quand, justement, un appel à tous surgit sur les ondes : « Death, pour tous, j’ai un souci au local à vélos, besoin d’un coup de main ». Tibo me dévisage en grimaçant, l’air de dire, là, faut qu’on aille voir. Je l’aide à fermer le chalet et nous retournons sous la Rodia, où Death est à la fois (faussement) désemparé, espiègle et content de lui : il avait besoin que tout le monde le rejoigne parce que c’est l’heure de l’apéro. Ainsi, chacun à notre tour, nous venons nous prosterner devant l’autel de la tireuse à bières.
© Ben Pi
Nous sommes une dizaine. Ce moment de détente sert aussi à faire le point : ce qui a été accompli ce matin, ce qu’il reste à faire cet après-midi. Le barrièrage est terminé. Je demande à Death si, vraiment, personne ne peut passer. Il me répond que normalement non, mais il y a toujours des chevreuils qui tentent leur chance…
– Des quoi ? je demande. Des chevreuils, ici ?
– On les appelle comme ça, c’est les gars qui essaient d’escalader, ceux qu’ont pas de billet. Je sais pas d’où ça vient, mais voilà : c’est les chevreuils.
– Et y en a souvent ?
– Pas assez à mon goût.
– Comment ça ?
– Ben quand y en a un et qu’on le voit, c’est appel direct à tous dans les talkies. « Chevreuil ! » Et la chasse est ouverte. On court tous et on se fait une petite compète, le premier qui le chope.
– Tu te souviens le gars à No Logo, y a deux ans ? intervient Max.
No Logo est un autre festival, de musique reggae, qui avait lieu à Fraisans jusqu’à cette année, et qui se tiendra dorénavant à Ornans. Les gars qui sont là bossent sur tous les festivals de la région, y-compris les Eurockéennes, ou le festival de la Paille. Et donc au No Logo.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? je demande.
– Un type a escaladé, mais il s’est arraché le pantalon sur les picots, au-dessus des barrières…
– Ah. C’est tout ?
– Nan mais t’as pas compris : il s’est arraché le fond du pantalon, et aussi toute la peau des…
– Naaaaaaaaan.
– Si. Les pompiers l’ont emmené, y en a un qui lui tenait les bourses sinon elles tombaient par terre.
Je suis choqué. Je ris. Je bois ma bière. Et d’un coup, chacun relate une anecdote. Ça n’arrête pas, ça fuse, un réel bêtisier de régisseurs. Le seul inconvénient, c’est que pour chaque histoire qu’on me raconte, on me précise : « Mais ça t’en parles pas dans ton truc, là… » Tellement dommage. Car, comme toujours, ce sont les off qui sont les plus croustillants. Ce que j’apprends surtout, c’est que le barriérage est un art. Il faut absolument qu’il n’y ait aucune faille dans cette mini forteresse, ce mur d’enceinte composé de grilles de fer reliées entre elles et couvertes de canisse, censée faire joli et, surtout, masquer le festival aux curieux et autres chevreuils. Il y a une ultime subtilité : éviter à tout prix les angles trop prononcés. Je ne comprends pas. Max m’explique :
– Aucun angle droit. On évite tous les angles fermés.
– Ah. Ok. C’est pour la sécurité ?
– Nan, c’est pour la pisse. Si tu places un angle, la nuit, tous les relous qui veulent pas attendre devant les toilettes viennent là et ça devient une pissotière sauvage.
– J’y aurais pas pensé…
– Du coup, on s’arrange pour que ce soit des lignes continues, arrondies. Parce que quand tu démontes le site, à la fin, t’as pas envie de défaire la canisse pleine de pisse.
Ça rime, j’ai pas fait exprès.
– Et si quelqu’un urine contre les parois ?
– Comme pour les chevreuils : un coup de talkie, et on agit.
– C’est-à-dire ? Vous faites quoi ?
– Là, c’est complétement off, ok ? Tu l’écris pas dans ton texte…
Max m’explique deux ou trois astuces pour faire passer l’envie aux types bourrés de se soulager contre les barrières. Mais bon, comme c’est du off, je ne peux pas vous le raconter… C’est tellement dommage car, vraiment, c’est à mourir de rire.
